Paroisse Carquefou-Suce-sur-Erdre

Homélie du dimanche 22 mars

Voir ou ne pas voir, telle est la question… la question que nous posent les textes de la liturgie de ce 4ème dimanche de carême. Et l’on peut dire qu’ils tombent à pic en ce temps de confinement. En effet, sans doute comme nombre d’entre vous, ma vue est extrêmement sollicitée depuis quelques jours avec des appels impératifs émergeant depuis mon compagnon sans pattes, je veux parler de mon téléphone portable… Que ce soit en mode vibreur ou avec des bips plus ou moins harmonieux, les réseaux sociaux regorgent de vidéos, de partages divers et variés dont beaucoup apportent non seulement un sourire mais aussi une vraie tranche de rire. Seulement, je me suis rendu compte que je n’arrivais plus à suivre et que cette certaine excitation liée sans aucun doute à l’état de sidération qui nous a tous frappé avec ces mesures imprévues m’empêchait de pouvoir vivre le Carême et la grâce du confinement. Je dis bien la grâce alors que je suis conscient de difficultés qu’engendre cette situation : le sentiment d’exploser intérieurement car je suis enfermé entre quatre murs, la promiscuité qui tourne aux violences ou au repli sur soi, l’angoisse devant le sort de mon entreprise, de mon emploi, la peur de la mort pour mes proches ou pour moi… Avec tout cela, mes yeux, une des portes de mon esprit, de mon cœur et de mon âme commençaient à papillonner partout, à ne plus savoir où se poser. J’ai donc décidé de réduire largement la fréquentation de mon compagnon sans patte… J’ai aussi retrouvé depuis le confinement une vieille compagne que je ne fréquentais plus beaucoup ces dernières années, la TV. Les informations utiles pour connaître et comprendre un peu l’évolution de la pandémie, me sensibiliser à ce que les soignants vivent sur le front de la bataille contre le virus, les belles initiatives de solidarité qui germent çà et là. Mais comme pour le jogging qui ne doit plus dépasser une vingtaine de minutes, je me suis dit que les informations mériteraient à peu près le même temps. Les reportages angoissants, la focalisation sur le même lit d’hôpital filmé de tous les angles de vue possibles m’incitent à prendre du recul par rapport au flot de mauvaises nouvelles qui se déversent sur nous en ce moment. Il ne faudrait pas non plus que l’omniprésence du sujet coronavirus détourne notre attention de risques dangereux pour notre pays et pour le monde en terme de concentration des pouvoirs, de monopole croissant des GAFA, de privilèges en faveur de la grande distribution… L’enjeu de cette distanciation « réseau » sociale, c’est de ne pas tomber aveugle !
En effet, je peux facilement et insensiblement me laisser aveugler par les nouvelles anxiogènes qui m’enferment dans une panique que je nourris et qui m’empêchent de voir la vie à l’œuvre dans le printemps qui naît, dans la possibilité qui nous est offerte de nous montrer proches et solidaires entre voisins, dans le temps libre qui est apparu pour certains, occasion de se recentrer sur notre axe de vie : non pas nous-mêmes, car alors nous tomberions dans le piège de l’égocentrisme, mais une charité bien ordonnée qui articule tout autant l’amour de Dieu, du prochain et du pauvre homme, de la pauvre femme fragile que nous sommes.
Car cette crise nous révèle bien ceci et nous le renvoie comme un boomerang. Notre société post-moderne, globalisée, où mes désirs sont rois, où mon choix prime sur tout, où l’apparence signifie vérité, où nous trafiquons le vivant dans une course effrénée à l’avant-première scientifique ou technique ou économique sans est stoppée net par quelque chose d’invisible, d’infiniment petit. Nous privilégions le grand, le beau, le fort, comme Samuel dans la première lecture qui est admiratif de la haute taille et des épaules carrées d’Eliab, le fils aîné de Jessé et nous méprisons ce qui est petit, faible, fragile comme le dernier de la famille, David. Or c’est vers lui que Dieu tourne son regard. Pour être un homme, pour vivre notre vie humaine nous devons intégrer la dimension bactérienne, disait un biologiste. C’est-à-dire que nous devons vraiment trouver, retrouver ce lien profond et essentiel qui nous unit à l’univers, aux lois de la Création. Nous devons faire nôtre toujours plus cette donnée fondamentale de la genèse : nous sommes des créatures tirées des mêmes atomes que tout l’univers.
Jésus a guéri l’aveugle en faisant un geste qui rappelle celui de Gn 2 quand le Seigneur façonne l’homme à partir de la glaise du sol. C’est pour nous signifier que ce geste de création n’est pas une fois pour toutes, mais qu’il est continuel. Sans cesse, je peux de venir un homme en me laissant guérir par Jésus de ma faiblesse.
Car nous connaissons bien notre fragilité, nous savons bien que ce beau programme de vie durant le confinement où nous aimerions que maîtrise de soi, humilité, courage, confiance, bienveillance et attention aux autres ne va pas tenir tous les jours. Nous l’avons vu et nous le voyons, il y a des parts obscures de nous-mêmes qui jaillissent dans des moments de crise : égoïsme pour faire ses courses, déplacements inconsidérés dans des zones colonisées durant deux mois de l’année et abandonnées le reste du temps, oisiveté devant mon poste de TV ou excitation sur ma playstation ou mon ordi… En écoutant l’évangile de ce jour, nous sommes invités par le Christ à ne pas nier nos aveuglements si nous voulons être guéris par Lui.
Je voudrais finir avec des mots forts, ceux de Jacques LUYSSERAN, grande figure de la résistance qui à neuf ans a perdu la vue à la suite d’un accident dans la cour de son école. Il nous partage son expérience d’aveugle, de confiné de l’intérieur :
C’est alors qu’un instinct (...) m’a fait changer de direction. Je me suis mis à regarder de plus près. Non pas plus près des choses mais plus près de moi. A regarder de l’intérieur, vers l’intérieur, au lieu de m’obstiner à suivre le mouvement de la vue physique vers le dehors. Cessant de mendier aux passants le soleil, je me retournai d’un coup et je le vis de nouveau : il éclatait dans ma tête, dans ma poitrine, paisible, fidèle. Il avait gardé intacte sa flamme joyeuse : montant de moi, sa chaleur venait battre contre mon front. Je le reconnus, soudain amusé, je le cherchais au-dehors quand il m’attendait chez moi. Jacques LUYSSERAN, Et la lumière fut (p. 26)
Ces mots rejoignent l’expérience de saint Augustin : Bien tard je t’ai aimée, ô beauté si ancienne et si nouvelle, bien tard je t’ai aimée ! Et voici que tu étais au-dedans, et moi au-dehors et c’est là que je te cherchais, et sur la grâce de ces choses que tu as faites, pauvre disgracié, je me ruais ! Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi ; elles me retenaient loin de toi, ces choses qui pourtant, si elles n’existaient pas en toi, n’existeraient pas !