Paroisse Carquefou-Suce-sur-Erdre

Homélie du dimanche 29 mars 2020

Vous connaissez sans doute cette petite histoire drôle en trois images de la BD Snoopy et Charlie Brown. Charlie dit à Snoopy : « Un jour, il nous faudra mourir… » Silence de Snoopy puis, dans la dernière case, réponse du chien philosophe : « oui, mais tous les autres jours, il nous faudra vivre. » Cette réflexion me semble rejoindre le cœur de la liturgie de la Parole d’aujourd’hui. Il y est en effet question de deux grands thèmes, liés l’une à l’autre : la mort et la vie. Ce qui est intéressant, c’est que ce soit dans cet ordre. Habituellement, on dit la vie puis la mort comme si celle-ci était la fin de l’histoire mais les textes d’aujourd’hui, chacun dans leur style propre, nous parlent de mort puis de vie.

Ezéchiel compare l’exil du peuple juif, son malheur d’avoir perdu la guerre, son autonomie politique, sa terre pour être déporté en Babylonie à la mort dans un tombeau. Car partir, c’est toujours mourir… Et c’est là qu’il va annoncer la Vie à venir que Dieu redonnera à Son peuple, à l’encontre de toute espérance humainement prévisible : le Seigneur vous fera revenir sur votre terre et revivre. Cette promesse de l’Ancien Testament constitue les premières prémisses de notre foi en la Résurrection.
Saint Paul évoquait le choix que nous pouvons faire dans nos actes quotidiens : vivre comme un mort, gouverné par ses désirs passagers, sa soif inaltérable de plaisirs futiles, sa quête de distractions superficielles, ou alors accueillir la Vie offerte du Christ qui fait mourir le vieil homme pour le conduire sur un chemin de foi éprouvée, d’espérance renouvelée, de vie donnée au service des autres comme nous le montrent tellement de professions variées et d’acteurs de la solidarité en ce moment.

Vendredi soir, dans un temps de prière extraordinaire, sur une place saint Pierre déserte, le pape François a fait retentir cette question douloureuse qui rejoint tellement l’expérience de beaucoup d’entre nous : quand nous sommes assaillis par une tempête dans la barque de nos vies comme les disciples, persuadés qu’ils vont bientôt mourir, pourquoi Jésus reste-t-Il endormi au fond du bateau ?
Dans l’évangile de ce jour, une autre question –proche- se pose. Pourquoi Jésus demeure-t-Il deux jours encore à l’endroit où Il se trouvait alors qu’on lui a annoncé l’état grave de son ami Lazare touché par la maladie ? N’a-t-Il pas la compassion dont font preuve tous ces Juifs venus réconforter Marthe et Marie touchées par la mort de leur frère ?
Avant d’accueillir l’explication de Jésus lui-même (Lazare est mort, et je me réjouis de n’avoir pas été là, à cause de vous, pour que vous croyiez. Mais allons auprès de lui !), il est important en ce temps de Carême qui nous rapproche de la Passion et de la vague de la mort qui s’approche de nous, de méditer et même plus, d’habiter cette distance non seulement physique mais aussi temporelle que Jésus met vis-à-vis de ses amis dans l’épreuve. En patientant deux jours sur place et en ne venant pas immédiatement visiter la maisonnée de Béthanie, Jésus arrête le temps, Il ne se laisse pas entraîner par la course folle qui peut parfois environner la mort. Il nous livre un enseignement important à nous qui devons réadapter nos vies entières à un autre rythme du fait du confinement et aussi de la proximité croissante de la mort. Nous étions guidés par la vitesse, l’immédiateté, Jésus nous montre qu’Il faut demeurer, habiter pleinement le temps et l’espace. Il se manifeste ainsi comme un Maître capable d’enseigner le vrai art de vivre comme être humain, comme fils de Dieu.
Mais il y a aussi une dimension étonnante et très forte dans cet évangile. En Jésus, Dieu semble apprendre la mort par notre fait. En effet, quand Jésus demande où repose la dépouille de Lazare, les Juifs lui répondent : viens et vois. Pour un lecteur attentif de l’évangile de saint Jean, cette phrase est bouleversante. Elle le ramène aux tout débuts de l’évangile où Jésus s’adresse à ses deux premiers disciples qui l’interrogeaient sur l’endroit où Il demeurait et à qui Il avait répondu : venez et voyez (Jn 1, 39). C’était une parole de maître à disciple. Ici, devant la mort de Lazare, c’est comme si c’était à l’homme marqué dans son corps par la mort, comme l’écrit saint Paul, de montrer à Dieu ce qu’est la mort. Sommet de l’humilité divine ! Celui qui est La Vie apprend, se fait enseigner la mort et cela provoque en Lui un bouleversement profond, un séisme intérieur : alors Jésus se mit à pleurer. Est-ce que nous laissons Jésus pleurer dans nos vies, est-ce que nous Le contemplons pleurer lors de nos deuils, dans nos angoisses devant la mort d’un proche ou la nôtre ?
Jésus pleure mais cela fait naître des divisions. Ne pourrait-Il pas avoir épargné cela à Lazare et à Marthe et Marie s’Il les aimait ? Pourquoi Dieu n’agit-Il pas miraculeusement et immédiatement face à la pandémie qui nous submerge ? Les mêmes questions traversent l’humanité depuis toujours…
La réponse de Jésus ne va pas entraîner l’adhésion de tous. Elle va faire grandir la foi chez beaucoup mais elle va aussi provoquer sa perte et celle de Lazare (Jn 12 , 10-11). En appelant Lazare à sortir de son tombeau, en invitant les témoins à lui enlever ses bandelettes, Jésus manifeste tout autant Sa Puissance de Résurrection et Son désir de nous faire participer à cette œuvre de Vie. Désormais, la vie de Lazare ne sera plus comme avant. Puisse-t-il en être de même pour nous après la pandémie. Qu’elle soit un révélateur de ce qui doit changer dans nos manières de vivre. Tous ne le vivront pas car celui qui ne veut pas croire, celui qui ne veut pas se convertir pourra être encore plus endurci après cette crise qui agira comme un révélateur. Attention à ce que ce ne soit pas moi cet(te) endurci(e) de cœur et d’esprit !