Paroisse Carquefou-Suce-sur-Erdre

Homélie du dimanche 2 mai 2021

"Moi, je..."
"Moi, je..."
Ce tic de langage dans une conversation peut vite devenir insupportable car il évoque sinon de l’orgueil, du moins de la vanité chez celui qui parle ainsi, à moins que ce ne soit de l’égocentrisme.
Dans les règles de savoir-vivre que l’on enseigne malheureusement de moins en moins, l’on apprenait qu’il ne fallait jamais commencer un courrier, un mail par "je" afin de ne pas attirer l’attention à soi.

"Moi, je..."
Le problème, c’est que lorsque nous lisons ou écoutons l’évangile selon saint Jean, cette expression revient souvent dans la bouche de Jésus.
Parfois, sans attribut à l’auxiliaire être qui la suit : "Moi, Je suis". Cette affirmation renvoie alors à la grande révélation de Dieu à Moïse dans le buisson ardent (Ex 3, 14) et signifie donc que Jésus affirme être Dieu Lui-même.
Souvent, avec un attribut suivant l’auxiliaire être, comme aujourd’hui : "Moi, je suis le vrai pain venu du ciel" (Jn 6) ; "Moi, je suis la lumière du monde" (Jn 9) ; "Moi, je suis la porte des brebis" (Jn 10) ; "Moi, je suis le bon pasteur" (Jn 10) ; "Moi, je suis la Résurrection et la Vie" (Jn 11) ; "Moi, je suis le Chemin, la Vérité et la Vie" (Jn 14) et, enfin, aujourd’hui "Moi, je suis la vigne véritable."

Serait-ce donc le signe d’un égocentrisme ou d’une vanité chez Jésus ?
Il faut nous pencher sur les attributs qui désignent tous des réalités non pas auto-centrées, "ramène à soi", mais, au contraire, des réalités faites pour les autres, de don, de sortie de soi : le pain est fait pour être mangé, pour nourrir ; la lumière, pour éclairer ; la porte, pour être franchie ; le Bon Pasteur, pour donner sa vie pour ses brebis, etc.

La vigne d’aujourd’hui en est une parfaite illustration. Elle est la septième et dernière mention de cette expression "moi, je suis... " chez saint Jean. Sept, chiffre biblique pour exprimer l’accomplissement, la perfection divine.
La première mention était le pain de vie (Jn 6). Pain et vigne, pain et vin... Ce sont les signes de l’eucharistie que nous célébrons ce matin. Ils semblent ainsi encadrer, contenir toute la vie et la personne de Jésus. Nous comprenons donc pourquoi Jésus affirme que ces deux signes permettent -le pain si on le mange, la vigne si on y reste branché- de demeurer en Lui.

La vigne est une image ancienne et traditionnelle du peuple de Dieu dans l’Ancien Testament. Dieu est souvent représenté comme un vigneron amoureux de Sa vigne, attentif au travail bien fait, consciencieux qui prend soin de Sa vigne, image de Son peuple, Israël (Cf. Is 5). Mais Il est souvent déçu par le rendement de cette vigne.

A contrario, avec Jésus, présenté comme le cep de la vigne dans ce passage de saint Jean, pas de déception. Jésus affirme qu’Il est "la vigne véritable", celle qui ne déçoit pas, ne trompe pas car Il donne de beaux et bons fruits. Ces fruits sont portés non pas sur le cep, mais, délicatesse extrême, sur les sarments que sont les chrétiens qui, par leur baptême, sont branchés sur le Christ Jésus pour en recevoir la sève.
Ces sarments peuvent facilement se détacher du cep : souvent nous nous écartons du Christ dans nos paroles, dans nos actes, contrairement à l’appel de saint Jean dans la deuxième lecture : Petits enfants, n’aimons pas en paroles ni par des discours, mais par des actes et en vérité.
Nous devenons alors secs, incapables, non pas de faire des actions bonnes (car il ne faut pas être chrétien pour être capable d’en faire), mais des actions surnaturelles qui témoignent de Dieu et rendent visible Son Visage dans le monde.
C’est pour cela, pour nous permettre d’être féconds, de porter du fruit dans nos vies que le Père nous émonde, nous purifie.
L’évangéliste saint Jean, à son habitude, joue avec les mots. Il emploie le verbe καθαριςω dans les deux sens de "purifier" dans sa première acception et "tailler, émonder" dans le champ lexical du jardinage. Jésus a précisé deux chapitres plus haut (Jn 13, 11-12) qu’Il purifie Ses disciples par le don de Sa vie, par sa Passion où Il nous apprend le chemin des pertes.

Nous voici donc devant le grand paradoxe de l’Evangile : Dieu veut nous voir gagner, Il aime nous voir victorieux en portant de fruit en abondance dans nos vies, mais, pour cela, Il nous apprend à perdre, à être taillé, émondé dans les sarments de nos vies qui ne donnent pas de fruits. Apprendre à perdre pour gagner... Apprendre à perdre des richesses humaines pour gagner la victoire divine. Voici le chemin de Pâques, celui qui nous permettra d’être libéré du piège du "moi, je..."