Paroisse Carquefou-Suce-sur-Erdre

Homélie du dimanche 3 octobre 2021

Homélie du dimanche 3 octobre 2021
27ème dimanche du temps ordinaire Année B

Cette homélie est tissée de trois fils : un édito du père Patrice EON, curé du pays de Châteaubriant, un communiqué de Mgr PERCEROU, évêque de Nantes, et mon propre fil.

... Nous avons rendez-vous avec la Vérité́ ...

Les lecteurs du journal « la Vie » auront reconnu le titre de l’édito d’Aymeric Christensen, dans le numéro du 23 septembre. Les évêques de France, il y a trois ans, avaient demandé l’ouverture d’une commission d’enquête indépendante, dirigée par Jean-Marc Sauvé, sur les abus sexuels commis dans l’Église.

Quelques mots sur la genèse de ce rapport :
• En août 2018, le Pape François a interpellé le Peuple de Dieu au sujet des abus sexuels sur mineurs commis dans l’Église.
• Lors de leur assemblée plénière en novembre 2018 à Lourdes, les évêques de France ont décidé́ la création d’une commission indépendante sur les abus sexuels sur mineurs commis en France par des prêtres. La Conférence des religieux et religieuses de France s’est immédiatement associée à cette démarche.
• Le 13 novembre 2018, Jean-Marc Sauvé, vice- président honoraire du Conseil d’État, a accepté de constituer et de présider cette commission.
La mission de cette commission était :
• d’établir les faits sur ces affaires terribles de pédophilie au sein de l’Église, depuis 1950, sur une période de 70 ans.
• de comprendre pourquoi et comment ces drames ont pu avoir lieu et ont été traités.
• d’examiner l’action de l’Église pour lutter contre la pédophilie et de faire des recommandations.

Cette commission (la CIASE) vient de remettre son rapport, rendu public le 5 octobre. C’est un rapport accablant.
Nous pensions que l’Église de France, par rapport à d’autres pays comme l’Irlande ou les USA, avait été relativement épargnée par cette vague d’abus sexuels. Il n’en est rien. Le nombre des victimes, ces dernières décennies, est très élevé́. Et le nombre des prêtres et des religieux coupables de violences sexuelles l’est tout autant.

Il ne faut donc pas nous voiler la face, et il y aurait bien des manières de le faire : par exemple en jetant le doute sur la fiabilité́ de l’enquête ; ou encore en accusant les médias d’attiser les critiques par volonté́ de nuire à l’Église ; ou en rappelant que l’Église n’est pas la seule institution à être touchée par ce fléau, mais qu’elle, au moins, a le courage de prendre le problème à bras le corps ; ou en faisant remarquer que les agressions sont majoritairement le fait de prêtres et religieux d’une certaine génération. Toutes ces remarques ont peut-être une part de justesse, mais elles ne doivent en aucun cas servir d’excuses pour botter en touche. Il nous faut regarder la vérité́ en face : pendant des décennies, notre Église a minimisé ces crimes, et les a même souvent couverts.

C’est rude pour l’Église, c’est-à-dire pour nous tous, de supporter l’immense gâchis provoqué par quelques membres de l’Église, et qui plus est des personnes consacrées. C’est rude comme prêtre de devoir porter la honte et la suspicion de l’opinion publique à cause des crimes de quelques-uns. Car, la publication de ce rapport va certainement engendrer un lynchage médiatique en règle. C’est rude de reconnaitre que nous avons communautairement péché́, au minimum par manque de lucidité́ et que nos pasteurs portent une lourde part de responsabilité. C’est rude, oui !

Mais la question, maintenant, c’est : comment allons-nous traverser cette épreuve ? Hé bien, nous allons la traverser avec le Christ, en partageant les sentiments qui habitent son cœur et les attitudes qui guident sa conduite. Et j’en vois quatre principaux.

1. La première attitude, c’est le silence de Jésus dans Sa Passion.

C’est le silence de la souffrance au-delà des mots, le silence de la sidération. C’est aussi le silence de la compassion envers les victimes, les souffrants. Quand nous sommes face à la douleur, il est insupportable d’entendre le flot de paroles de ceux qui ne veulent pas être touchés par elle et qui s’en défendent par tout un tas de discours encourageants ou fuyants. Entendons le reproche de Dieu aux compagnons de Job qui n’ont pas su rester silencieux auprès de leur ami souffrant ! (Jb 42, 7).

2. Le premier sentiment qui habite le cœur du Christ, c’est un immense amour pour les victimes.

Dimanche dernier, nous entendions dans la bouche de Jésus ces paroles terribles : Celui qui est un scandale, une occasion de chute, pour un seul de ces petits qui croient en moi, mieux vaudrait pour lui qu’on lui attache au cou une de ces meules que tournent les ânes, et qu’on le jette à la mer. (Mc 9, 42)
Oui, ces paroles sont excessives, mais elles expriment l’excès de l’amour de Dieu, car l’amour de Dieu n’est pas un amour bonasse et doucereux, c’est un amour excessif. Le Seigneur ne peut pas supporter qu’on touche à un seul de ces petits qui sont les siens pour leur faire du mal. Et ces petits, dont parle Jésus ici, ce sont d’abord les enfants. Juste avant de prononcer cette terrible sentence, le Christ avait placé un enfant au milieu de l’assemblée de ses disciples, et il avait dit : Quiconque accueille en mon nom un enfant comme celui-ci, c’est moi qu’il accueille. (Mc 9, 37) Autrement dit : qui touche à un de ces enfants, c’est à moi qu’il touche !

Dans son édito, Aymeric Christensen, nous invite à prendre « ce rapport pour ce qu’il est : avant tout l’expression d’un immense cri de souffrance de milliers de personnes détruites qui réclament attention et justice. » Dans mon entourage proche, je connais plusieurs personnes qui ont été victimes de tels abus et je sais douloureusement à quel point cela a constitué pour eux et pour les générations suivantes un véritable tsunami psychologique, moral et spirituel.
Certains chrétiens disent : « mais pourquoi remuer la boue et faire ressurgir du passé ces histoires nauséabondes ? »
Mais, c’est parce qu’il y a des victimes, et que ces victimes sont ces « petits » dont parle Jésus, et auxquels il tient comme à la prunelle de ses yeux. Ce qui doit habiter notre cœur avant toute autre chose, c’est ce qui habite le cœur de Jésus : une profonde compassion et un profond respect pour les victimes.

3. Le deuxième sentiment qui habite le cœur du Christ, c’est un immense amour pour Son Église.

Les « petits » dont parle Jésus dans cet évangile, ce sont aussi ses disciples : ces petits qui croient en moi dit-il. Tout ce qui arrive à ces petits qui sont ses disciples, c’est-à-dire tout ce qui arrive à son Église, tout cela retentit au plus profond du cœur du Christ. Il aime « viscéralement » son Église et ne l’abandonne pas quand elle est infidèle. Devant le scandale des abus sexuels, certains chrétiens seront tentés de prendre du recul vis-à-vis de l’Église. Est-ce que le Christ, lui, a décidé́ de ne plus faire confiance à son Église à cause des péchés de celle-ci ? Si le Christ dans l’évangile de ce dimanche est si exigeant vis-à-vis de la fidélité conjugale en rappelant le projet d’origine de Dieu vis-à-vis de l’homme et de la femme, c’est bien parce que l’union de ceux-ci est une image de l’alliance entre Dieu et l’humanité, entre le Christ et son Église (cf. Eph 5, 32).

Dans cette famille qu’est l’Église, le scandale des abus sexuels atteint aussi tous les membres que nous sommes. L’humiliation et la honte retombent sur nous tous. Est-ce que, pour autant, nous allons quitter la famille ? Est-ce que nous allons perdre confiance dans le Christ, l’Époux de l’Église ? Est-ce que vous pensez que Jésus divorce de son Église parce qu’il a honte d’elle ? Non. Il continue de l’aimer, fidèlement, passionnément, et plus encore, il va jusqu’à prendre ses péchés sur lui. Est-ce que mon regard de foi est capable de percevoir, au-delà̀ des péchés des membres de l’Église, la présence du Christ qui tient son Épouse bien-aimée par la main et ne la lâche pas ?

Le Christ ne condamne pas son Église. Oui, il y a des coupables, et ils doivent être jugés. Mais n’entrons pas pour autant dans la logique du monde qui est une logique d’accusation. Si nous nous mettons à nous accuser les uns les autres, à chercher des boucs émissaires, à reporter toute la responsabilité́ sur telle catégorie de chrétiens ou telle attitude ecclésiale (le cléricalisme, les communautés nouvelles, les évêques, le célibat des prêtres, les soixante-huitards, la formation des séminaristes, etc.) nous ferons le jeu de celui que l’Apocalypse appelle l’accusateur de nos frères (Ap 12, 10). Entrons plutôt ensemble dans une logique de conversion. Que faut-il que nous changions, communautairement, personnellement ?

4. La seconde attitude, c’est celle de la conversion.

Quand on aime vraiment quelqu’un, on ne peut se contenter de sa médiocrité. On souhaite au contraire qu’il donne le meilleur de lui-même. La fidélité et la miséricorde du Christ vis-à-vis de son épouse s’accompagne de la même parole de conversion qu’à la femme adultère : va et désormais ne pèche plus ! (Jn 8, 11)

Sur ce chemin de conversion, le pape François nous invite à faire de l’Église une maison plus sûre. Une maison a quatre murs. Or, le psaume 84 nous donne une sorte de carré magique avec quatre termes qui constituent comme autant d’angles ou de murs qui permettront à l’Église d’être vraiment une maison sûre :
Amour et vérité se rencontrent. Justice et paix s’embrassent (Ps 84, 11).

Ces quatre termes sont inséparables : il ne peut y avoir de vrai amour sans vérité au risque de le pervertir dans une confusion affectivo-sentimentale. Or, nous savons bien que les abus naissent toujours dans un contexte de confusion. Confusion de l’autorité transformée en pouvoir de domination sur le plus petit que soi. Ou confusion de la séduction qui ne vise pas à la croissance libre et différenciée de l’autre mais au contraire à l’exploitation de l’autre pour mon plaisir. Et la vérité n’est pas totale sans l’amour sinon elle peut devenir une simple lucidité écrasante et culpabilisante. La paix ne peut exister sans que la justice soit rendue et la justice doit viser la paix.

Que le Seigneur nous accompagne pour que nous traversions cette crise dans l’amour et la vérité, la justice et la paix.

P. Guillaume LE FLOC’H